Denis Lavant nous excusera. Au moment de rentrer tôt de la Fête de la musique pour travailler aux aurores avec application sur son portrait, on a été happé par un bruit surgi des confins du XVIIIe arrondissement. Une nouba sauvage en pleine rue où se mêlait joyeusement tout le peuple insomniaque de Paris. Comme si le temps n’avait plus d’importance. Soudain, il était 5 heures. C’est donc doté d’une heureuse gueule de bois qu’on lui écrit ces mots. On sait que le génial comédien aime marcher dans la rue, se laisser aller aux rencontres. «Arpenter les villes, c’est un truc sain, ça permet de rêver, nous disait-il deux jours plus tôt, à la terrasse d’un bar sur les hauteurs de Belleville. Je préfère sortir et me faire mon propre cinéma que de regarder des séries manipulatoires et addictives.» Ce midi-là, il est face à nous pour un film à la lenteur calculée, The Mountain : une odyssée américaine. Il y joue un guérisseur français new age face à un médecin lobotomiseur incarné par Jeff Goldblum. Mais, insatiable, il sort d’une pièce clownesque de Henry Miller, vadrouille un peu partout avec un autre spectacle forain déjanté sur une reine d’Angleterre naïve et doit préparer les dernières retouches de son interprétation de la Dernière Bande de Beckett, pour Avignon. L’acteur de 58 ans soupire en tapotant son Nokia rudimentaire : «Tout est cadré aujourd’hui. On peut joindre les gens à tout instant. Ça laisse peu de place au hasard, à l’imaginaire, à la solitude, à la méditation. La partie la plus passionnante de la vie.»

A une époque, Denis Lavant nous aurait sans doute accompagné jusqu’au petit matin. Il buvait parfois avant de monter sur scène. Et après. «Il commandait souvent au bar une tournée générale. Au moment de payer, saoul à n’en plus parler, il avait perdu son portefeuille», racontait la metteure en scène Viviane Théophilidès dans Libé, en 1996. Il se marre quand on lui relate l’épisode : «Elle m’avait balancé !» Aujourd’hui, l’histrion dit qu’il ne boit plus mais : «Je ne regrette pas d’être passé par là, par ce débordement qui n’est plus tellement toléré dans le milieu artistique. C’est important pourtant d’être déraisonnable. Maintenant, il y a une sorte de rapport commercial au "produit". Il faut être clean, être un bon fonctionnaire.»

Cela n’a pas l’air de le déprimer. Simplement, il constate. Lui, libre, continue de n’en faire qu’à sa tête. Son style d’abord. Il arrive à l’interview en costume trois pièces avec une redingote, un pantalon trop large à la Yohji Yamamoto, un foulard imprimé floral en soie de dandy et de grosses chaussures rondes en bout de course. A la fois poète, ouvrier et bourgeois. Son fedora déglingué cache un bonnet de docker, parce qu’il est «un peu frileux». Dans sa poche, un tome des Thibault, la saga de Roger Martin du Gard. La littérature est tout le temps avec Denis Lavant, passeport le plus efficace pour s’échapper de la cage de la vie. «J’aime bien apprendre des poésies pour moi, Mallarmé ou Boby Lapointe, pour pouvoir me les dire en marchant.» Il nous conseille de lire Jérôme de Jean-Pierre Martinet, «un chef-d’œuvre», et récite Hamlet de Shakespeare. Une bourrasque fait chavirer bruyamment l’ardoise du restaurant et ébouriffe les chevelures des clientes. L’occasion de citer Paul Valéry : «Le vent se lève ! Il faut tenter de vivre !» Il rit, aspirant en arrière, avec sa voix rauque, souvent cassée mais qui revient toujours, comme un vieux clébard boiteux. Dans le film The Mountain, toujours dans l’émotionnel plus que dans la technique académique, il parle en franglais. On ne comprend pas tout, mais on sent qu’il vit l’instant.

Pour le photographe, sur une planche de bois, le corps sec et musclé, il joue à l’équilibriste, faisant semblant de tomber dans de grands cris qui se transforment en sourires. Son corps, on voudrait le pétrir de nos mains pour voir jusqu’où on peut le tordre sans le casser. Avant d’être doté de la parole, ce fils d’un pédiatre et d’une psychologue, bourgeois de Sceaux, fut une bête de scène, passé par les arts du cirque, jongleur et mime. «Dans ma jeunesse l’énergie physique l’emportait sur l’énergie verbale, dit-il. Je n’ai plus la souplesse pour faire des sauts périlleux, mais je suis encore, au quotidien, dans un rapport d’équilibre à l’espace. Je peux pas m’empêcher de m’exprimer dans la marge, de rigoler dans le déplacement.»

«Il a un mystère, un secret, quelque chose qui est en lui, qui fait qu’il est différent, d’une manière très spectaculaire, dit le dramaturge et ami Gabor Rassov. Sur scène, il s’épanouit, il est complètement à sa place. Il est beau.» Denis Lavant a joué tous les rôles. Ce n’était pas gagné d’avance avec son visage «buriné, creusé, cicatrisé, patiné, mal rasé», comme il le décrit lui-même. Des jeunes premiers à la Roméo, des rois fous à la Néron ou Richard III, des serviteurs moqueurs à la Scapin. Jusqu’à un mort-vivant. «Je me suis fait à mon visage. C’est mon instrument de travail. Je l’accepte. Ça m’a beaucoup plu de faire un zombie dans un ascenseur… Heureusement que j’ai rencontré dans ma carrière des gens qui avaient de l’imagination.» En tête, Leos Carax. Pour son premier film, Boy Meets Girl (1984), le réalisateur craque pour sa gueule de BD alors que le trublion est encore élève au Conservatoire. Début d’un long compagnonnage dont le dantesque les Amants du Pont-Neuf (1991), où Denis Lavant finira presqu’autant clochard qu’Alex, son personnage, et l’immense Holy Motors (2012). Sans qu’ils en deviennent amis pour autant. «On est dans un rapport particulier de "filmeur" et de "filmé". Leos est comme un grand frère qui m’aurait emmené dans des endroits où je n’avais pas prévu d’aller. Chaque film ensemble a été une expérience fondamentale.»

Cette coopération de luxe a mis d’emblée la barre cinématographique très haut. L’acteur a toujours voulu en parallèle continuer «l’artisanat théâtral», boulimique de ce travail plaisir au point qu’il ne prend presque plus de vacances depuis que ses trois filles eues avec la dramaturge Razerka Ben Sadia-Lavant sont grandes. Aux grosses productions, le gaucho préfère les projets anarchiques et bordéliques, les tournages de bric et de broc. Le comédien évoque ce «cinéma caché», toutes ces œuvres jamais sorties ou désormais introuvables. Il entrouvre une porte sur un nouvel univers où ne brille qu’une mince lumière… Brièvement… Il doit y aller.

Et, au moment d’aller enfin se coucher, on repense aux derniers mots de Denis Lavant, avant de disparaître par un chemin sombre et fleuri. «Comme dirait Beckett : "Assez ! vide ta bouteille et fous-toi au pieu. Reprends ces conneries demain. Ou restes-en là… Restes-en là."»

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