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Entretien avec Gerald Barry - The Importance of being Earnest

Entretien avec Gerald Barry à l’occasion de la création scénique à l’Opéra de Nancy de son opéra The Importance of Being Earnest



Marguerite Haladjian :

Pour votre cinquième ouvrage lyrique, vous vous êtes tourné vers la célèbre comédie éponyme  d’Oscar Wilde. Pour quelles raisons votre choix s’est-il porté sur cette  œuvre ?
  

Gerald Barry :

Cette pièce  est conçue comme une célébration joyeuse du jeu et de l’artifice, la plus spirituelle de Wilde, la plus moderne. Elle est nourrie de plaisanteries, de traits d’esprit,   de paradoxes, d’invraisemblances. L’intrigue et son dénouement heureux ne sont jamais pris au sérieux.  Le projet  parodique de l’auteur est évident comme l’indique le sous-titre de la pièce Comédie légère pour gens sérieux.  Wilde tend un miroir lucide à la société victorienne de son temps et à sa morale hypocrite pour démasquer tous les faux-semblants,  les idées reçues sur le rôle et la place des hommes et des femmes. Il critique une aristocratie décadente, inquiète et fragilisée par la réussite d’une nouvelle classe, la bourgeoisie montante. J’ai toujours aimé l’humour  grave et désinvolte de Wilde, son sens de l’absurde, sa totale liberté de création, son mépris des conventions et ce plaisir à jouer du mensonge et de la vérité pour préserver une partie cachée de la vie, garder un jardin secret. Je me sens chez moi dans cet univers où triomphent le nonsense et la folie qui animent les propos des personnages comme les situations.

M.H :

Comment avez-vous abordé la pièce de Wilde pour élaborer le livret  en vue de la dramaturgie propre à la scène d’opéra?

G.B :

J’ai réduit de 2/3  le texte pour resserrer l’action,  j’en ai fait une  sorte de radiographie qui laisse apparaître la forte structure de l’oeuvre. J’en ai conservé des aspects  importants, par exemple le rapport des deux jeunes hommes à la nourriture qui évidemment est une métaphore de  l’appétit sexuel. Par ailleurs, j’ai accentué les traits de la terrible Lady Bracknell, femme monstrueusement tyrannique. Elle est germanophile comme la gouvernante Miss Prism, du coup, j’en ai fait des  compositrices qui chantent leurs œuvres sur L’Ode à la joie de Schiller.

M.H :    

Quel langage musical avez-vous trouvé comme équivalent à cet humour décapant qui dénonce les ridicules d’un monde tourné en dérision tel que nous le montre Wilde ?

G.B :

J’ai voulu une œuvre noire et drôle à la fois. Les débuts ont été difficiles et puis, j’ai éprouvé une joie véritable à composer cet ouvrage en 2009-2010. Je n’ai pas pensé à une esthétique particulière. J’ai incorporé à mon écriture différentes techniques dont la technique dodécaphonique et plusieurs sortes de musique  de périodes et de styles différents dont un célèbre chant écossais, pilier de ma partition. J’ai emprunté, en les détournant, des sonorités, des motifs à l’histoire de la musique comme j’ai puisé dans ma propre musique. J’ai cherché une juste  adéquation  avec l’originalité, la légèreté du texte de Wilde, tout en gardant la perspective d’une cohérence et d’une unité musicale et dramatique.

M.H :

Comment avez-vous distribué les tessitures vocales et manié le matériau orchestral  de votre partition ?  

G.B :

Pour caractériser les personnages principaux,  j’ai fait appel à une palette vocale classique qui se décline en soprano, mezzo-soprano, ténor, baryton, basse, mais j’ai attribué de manière décalée à une voix de basse le rôle de Lady Bracknell en pensant à elle comme à un homme tant elle est autoritaire et dominatrice et à un comédien celui du chanoine Chasuble. Le chœur  est présent  brièvement à l’acte I pour éclairer le texte par son intervention. J’ai choisi un orchestre de vingt-et-un musiciens, à la manière d’un orchestre de chambre, tout en valorisant les couleurs du pupitre des cuivres pour souligner certaines scènes.

M.H :

Pensez-vous que l’art lyrique représente toujours un espace d’exploration de nouvelles formes musicales ?

G.B :

La création est très vivante aujourd’hui, l’opéra n’est pas en crise. Si les modes d’expressions de son langage musical évoluent, la notion de progrès en musique n’a pas de sens, pas plus que dans les arts d’ailleurs.

 

Entretien de Marguerite Haladjian paru dans le numéro 82 d’Opéra Magazine.